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Paris,
mai 2004
(c)2005 AZ / Universal - Interview reproduite avec l'aimable autorisation
de Universal Music
Quand
as-tu commencé la musique?
A l’école,
j’étais dans des groupes. Mais je pense que ça a commencé
vraiment sérieusement quand je suis allé à l’université
à Bordeaux. J’ai eu l’occasion de travailler dans une radio libre
qui s’appelait La vie au grand hertz et j’ai découvert beaucoup
de musiques, française notamment. Au-delà de mon amour pour
Captain Beefheart, j’ai commencé à m’intéresser à
différents artistes comme Françoise Hardy, Jacques Higelin
même (rires), c’est comme ça que tout a commencé.
Est-ce
que tu as commencé par faire des reprises, ou bien as-tu tout de
suite écrit?
Non, en fait,
j’ai toujours écrit, depuis l’âge de quatorze ou quinze ans.
C’est ce que j’ai fait sans arrêt depuis, que ce soit professionnellement
ou pas. Ces dernières années, je le faisais juste pour le
plaisir.
Où
et quand as-tu signé ton premier contrat de disque et enregistré
ton premier album?
C’était
en Angleterre, c’était sur Third Mind Records, qui faisait partie
de Rough Trade, je pense, qui était alors le principal distributeur
indépendant. C’était en 1987, il y a bien longtemps… Le
premier album, éponyme, s’appelait Bill Pritchard, évidemment,
et pour être tout à fait franc, je ne suis pas extrêmement
excité par cet album, ni très satisfait, ce n’était
pas vraiment la direction que je voulais suivre et donc, j’ai fait un
autre album six mois plus tard, qui s’appelle Half A Million, qui
allait nettement plus dans cette direction, qui était, fondamentalement,
à l’époque, la pop à guitares…
Le premier
était très électronique…
Oui, la raison
étant simplement que je travaillais avec quelqu’un qui savait utiliser
des synthés… Je n’ai pas eu beaucoup de contrôle sur cet
album. Le second me plait toujours. Il a coûté cent-trois
livres à faire, en comptant les tickets de bus et je pense qu’il
a du tout juste rapporter autant!
Tu n’avais
pas de groupe à cette époque, tu tournais en solo?
Oui, je jouais
en solo. Je pense que ma première tournée a eu lieu en Europe,
en commençant par la Belgique, puis je suis allé en France,
en Suisse, avec juste une guitare dans le coffre de la voiture. A cette
époque, je ne savais pas conduire, ce qui était une bonne
chose, j’imagine… Depuis, j’ai appris à conduire, ce qui… se discute.
Je voyageais avec quelqu’un d’autre, on arrivait, on s’installait, je
pouvais jouer n’importe où.
Dès
tes débuts, tu avais des chansons en français ou qui comprenaient
des paroles en français, pourquoi?
Oui, depuis
mon expérience bordelaise, j’étais fasciné par les
mélodies françaises, la façon dont les textes français
sont utilisés, parce que le son est complètement différent
et, pour moi, ça collait bien à la sorte de pop que je faisais.
J’ai décidé assez tôt de laisser tomber l’allemand,
parce que ça ne correspondait pas vraiment au style de chansons
que j’essayais de faire. Mais je n’ai rien contre les Allemands!
Les Français
pensent généralement que l’anglais convient mieux à
la pop.
Peut-être,
mais moi je pense que les deux marchent. Quelques-unes des grandes chansons
pop des sixties… J’écoutais ce truc de Michel Delpech hier, aussi
étrange que cela puisse paraître, et certains de ses textes
en français sont fantastiques, ils sonnent tellement… Ils te donnent
la chair de poule.
Il n’y
a pas beaucoup d’Anglais qui pensent comme toi…
Et bien,
tu sais, tant mieux, vraiment! Parce que ce serait un pays vraiment étrange…
Et puis, j’aurais plus de concurrents.
A ce moment-là,
tu as quitté Third Mind?
Ce qui s’est
passé, c’est que Third Mind était distribué en Europe
par Play It Again Sam. A l’origine, Play It Again Sam m’a signé
en édition et ensuite, j’ai signé un contrat discographique
avec eux. C’est à cette période que j’ai vraiment commencé
à me concentrer sur l’Europe, à devenir ‘eurocentrique’…
C’est quand j’ai fait le troisième et le quatrième album,
et bien sûr Parce que avec Daniel Darc. En fait, sur La
vie au grand Hertz, je n’arrêtais pas de jouer ce truc d’un
groupe qui s’appelait Taxi Girl. Ils avaient une chanson dont le titre
était "Paris", que je trouvais phénoménale,
tu vois, une chanson géniale. Et il se trouve que Daniel était
à ce moment-là lui aussi sur Play It Again Sam, donc je
voulais vraiment rencontrer ce mec, ce que j’ai fait, et il est vite devenu
évident que nous devions faire quelque chose ensemble, peut-être
un album. C’est comme ça qu’est né Parce que. J’ai
écrit, disons, dix ou onze chansons en anglais et Daniel en a fait
des versions françaises. Nous avons vraiment pris tout le truc
en main, jusqu’à la pochette, que j’ai conçue, parce que
je voulais qu’elle ressemble à une couverture sixties de
Vogue. Je suis très fier de cet album.
C’est
devenu un disque culte.
C’est devenu
un disque culte, oui, ils en ont seulement pressé trois ou cinq
mille exemplaires, et donc il est vraiment dur à trouver aujourd’hui.
Oui, c’est ce genre de disque. Ils l’ont réédité
il y a quelques années en CD, je crois, mais rien ne vaut le vinyle…
As-tu
joué sur scène avec lui?
En fait je
n’ai joué avec Daniel qu’une seule fois. Je jouais au Rex Club,
il est venu et a chanté deux chansons, je ne l’oublierai jamais,
c’était super. Nous n’avons pas tourné, aussi étrange
que cela puisse paraître… (rires)
Ensuite
tu as rencontré un autre chanteur français très connu,
qui a produit ton album suivant.
Exact, Etienne
Daho : je suppose que c’est de lui dont tu parles. Je l’ai rencontré
parce qu’il avait acheté le deuxième album, Half a Million,
et qu’il l’avait aimé. Je n’arrive pas à me souvenir comment
nous sommes entrés en contact, mais je l’ai rencontré, un
mec vraiment sympa, très enthousiaste pour la musique. Puis j’ai
écouté son album et j’ai pensé "ces chansons
sont bonnes et agréables"… Ensuite, il m’a invité dans
une émission de télé et nous sommes allés
en Bretagne, j’ai déjeuné avec lui et Tox, son guitariste.
Il me semble me souvenir que j’ai fait quelques reprises de Françoise
Hardy, probablement terriblement embarrassantes, avec lui pour cette télé,
c’est comme ça que tout a commencé. Ensuite il a vraiment
fait un travail fantastique sur cet album. En fait, ce matin, j’ai eu
l’occasion de le remercier, parce que je ne lui avais pas parlé
depuis une éternité. C’est l’un des moments de ma vie dont
je suis le plus fier, en ce qui concerne la musique, c’est l’un de mes
albums que je défendrai toujours.
Il a bien
marché.
Plutôt
bien, il s’est bien vendu... Et puis, il m’a ouvert des portes dans de
nombreux autres pays. Par exemple, en Amérique, il a été
classé numéro un dans les charts import pendant deux mois.
Ce genre de choses a commencé à se produire au Canada, en
Allemagne, etc. Ça m’a donné, pas exactement une envergure
mondiale, mais une diffusion un peu plus large que simplement l’Angleterre,
la France et Bruxelles…
Sur "Tommy
and Co", le single, tu as également eu une choriste très
célèbre…
C’est vrai.
En fait, dans ce même studio où nous sommes en train de mixer
le nouvel album, Plus Trente, Françoise Hardy a accepté
de faire des chœurs. Encore une fois, c’est une journée que je
n’oublierai jamais. Elle était très affable, très
professionnelle et le résultat est magnifique. Là aussi,
je suis aujourd’hui toujours très fier de cette chanson, et du
fait qu’elle ait accepté de chanter, c’était très
sympa de sa part.
Ensuite,
tu as tourné en Europe?
Oui, j’ai
tourné dans toute l’Europe. Pour moi, ça ressemblait au
never-ending tour (la tournée sans fin), nous tournions
sans cesse, je pense qu’à cette époque, j’en ai fait un
peu trop, j’ai donné trop de concerts, c’était tout simplement
trop. Et puis, après ça, est venu le moment de prendre une
décision concernant un nouvel album. Avec qui le faire, qui choisir?
L’album s’appelle Jolie et il a été, au départ,
produit Ben Rogan, que j’avais rencontré par Etienne, parce que
je pense que Ben a produit l’un de ses albums. Un vrai personnage, Ben.
L’album a finalement été terminé par Mike Roarty.
Tu as
aussi travaillé avec le célèbre Bill Nelson.
Bill Nelson,
quel numéro! L’homme au manteau vert…Incroyable. Oui, il a fait
trois chansons, elles étaient tellement en avance sur leur temps,
que, si je pouvais mettre la main dessus, elles seraient probablement
‘à la mode’ aujourd'hui. Il a fait une sorte de version Trip Hop
étrange de "Gustave Café" qui était complètement
barrée et que j’adorais, mais…
Il avait
fait partie de Be Bop Deluxe.
Oui et d’un
groupe du nom de Bill Nelson’s Red Noise, qui était fantastique.
Un vrai personnage, un mec adorable, je suis content de l’avoir rencontré.
Tu as
également travaillé avec Ian Broudie
Ian Broudie,
un autre gars très simple, excellent. Nous avons fait trois ou
quatre titres, je pense, en studio à Liverpool. Une autre expérience
très agréable. Comme Etienne avant lui, Ian possède
une paire d’oreilles fantastique, musicalement, ce qui n’est pas quelque
chose de très répandu, c’est un don assez rare qu’ils ont
tous les deux.
Que s’est-il
passé avec Jolie, alors?
Jolie
a plutôt bien marché, mais l’enregistrement a pris trop longtemps
et je n’aime pas vraiment le résultat. Ce n’est la faute de personne,
c’est juste comme ça. A ce moment-là, j’étais vraiment
fatigué, presque blasé, j’en avais un peu marre de la musique…
Et c’est là que mon enthousiasme…
Au même
moment, tu as fait une reprise assez réussie d’une chanson de Leonard
Cohen qui a bien marché.
Oui, "I’m
Your Fan"… "I’m Your Man", pardon. Sur l’album I’m Your
Fan. Ce qu’il y a eu de sympa avec ça, c’est que nous avons
reçu en studio une réponse par fax de Leonard Cohen, qui
disait "Non, je n’ai pas besoin de vous pour produire mon prochain
album, mais merci beaucoup, et j’aime bien la reprise". Venant de
l’homme lui-même, c’était un grand honneur.
Tu as
eu une bonne presse en France, avec la couverture des Inrockuptibles
par exemple.
Oui, c’est
vrai, à l’époque de la sortie de Jolie. C’était
plutôt bizarre, de marcher dans Paris, et de voir ces grandes photos
de moi, c’est quelque chose que je ne recommande à personne…
Comment
se fait-il que tu aies toujours été assez connu en France
et dans d’autres pays, et jamais en Angleterre?
L’Angleterre,
c’est juste un de ces trucs… L’ironie, c’est que ça a commencé
à plutôt bien marcher en Angleterre avec Jolie, parce
que Radio One l’a passé, et j’ai toujours pensé que Three
Months… Je n’ai jamais compris pourquoi cet album n’a pas vraiment
marché. Un journaliste m’a donné une explication: à
l’époque, son côté francophile allait à l’encontre
de la nature de l’industrie britannique. C’est peut-être bien un
argument plausible mais c’est un peu stupide, surtout maintenant, puisque
la musique française commence à être vraiment branchée
en Angleterre, alors… Je ne sais pas.
Des gens
que tu as toujours aimés, comme Gainsbourg ou Polnareff, semblent
être aujourd’hui découverts en Angleterre…
Oui, je les
écoutais depuis des années, tu sais! Je ne veux pas paraître…
Mais c’est la vérité! C’est vrai, les gens commencent à
dire "Oh oui, Polnareff". Ouais, je connais Polnareff depuis
des années. J’avais repris "Je suis un homme", c’est
super. Tout d’un coup, Gainsbourg est un phénomène immense
en Angleterre. Bon Dieu, c’était un phénomène il
y a des années! Je trouve ça très bizarre. Un truc
qui est vraiment positif dans notre pays en ce moment, c’est qu’un groupe
comme Air, qui a fait un album vraiment fantastique, marche encore mieux
en Angleterre qu’en France, si je ne me trompe pas, ce qui est fantastique.
Mais qu’est-ce qui se passe ?
Après
Jolie, tu as produit un artiste français ?
J’ai produit
un artiste français pour Fnac Music, qui s’appelle Stan Cuesta
(rires). Je pensais que l’album était génial, avec de vraiment
bonnes chansons. Comme j’en étais le producteur, je devrais évidemment
dire que la production en était exemplaire… Il a obtenu de très
bonnes critiques. Et en fait, ça a été pratiquement
la dernière chose que j’aie faite professionnellement en musique
pendant longtemps.
Mais tu
as signé un gros contrat avec Island?
J’ai signé
un gros contrat avec les éditions Island Music, mais il y avait
beaucoup de problèmes, comment dire… côté business,
qui ont mis des obstacles sur ma route. Oui, j’ai été signé
en même temps que Pulp… Mais cela dit, Pulp a en fait aussi été
signé par la maison de disque, en même temps que par les
éditions…
Mais ça
veut dire que ces gens pensaient que tes chansons étaient plutôt
bonnes…
Oui, ils
m’ont réellement signé… Je veux dire : cétait
un gros contrat, avec une grosse avance… Je ne sais pas si c’était
une première, mais à l’époque, je n’avais pas de
contrat de disque… Et donc, ils m’ont signé en éditions
sans contrat discographique. Aujourd’hui, je ne pense pas que ça
se produise encore. Donc, c’était un gros truc, oui.
Ça
ne t’a pas posé de problèmes d’arrêter la musique,
de continuer uniquement pour le plaisir?
Franchement,
j’ai pris cette décision... Je pensais que j’en étais à
un point de ma vie où je devais changer beaucoup de choses. Je
suis revenu dans les Midlands, je me suis marié, j’ai eu des enfants,
j’ai pris un boulot normal, avec des horaires réguliers. C’était
super. J’étais enseignant, ce qui, du point de vue structure, est
à l’exact opposé de ce que je faisais auparavant, où,
fondamentalement, tu crées ta propre structure. Dans une situation
d’enseignement, dans une école, la structure est là, en
place et tu n’as qu’à la suivre.
Tu as
continué à faire de la musique ?
Je l’ai fait
pour mon propre plaisir. Quelques démos ont été publiées
sur un petit label… En fait, j’ai simplement continué à
écrire, pour mon propre plaisir.
Tu as
eu un groupe, à un moment ?
Oui, oh oui!
Nous avons sorti un single en 45 tours… Beatitude, avec le batteur des
Christians, Paul Barlow, qui est un mec super, mon pote Tuppy, un grand
fan de Leeds et Tim Bradshaw, qui est maintenant le guitariste de David
Gray, un autre mec adorable… J’avais oublié tout ça!
Est-ce
quelque chose qui te manquait, faire partie d’un groupe?
Oui, parce
que quand j’étais à l’école, j’étais dans
des groupes et oui, ça me manquait un peu. Avec mon meilleur copain,
The Roller, que je vois toujours, nous avions des groupes quand nous avions
onze ou douze ans. Ils étaient nuls, mais nous nous amusions bien.
Beatitude
n’était pas censé aller très loin.
Non, le problème
principal… Un ami à moi, Gary Levermore, l’a sorti, mais si je
me souviens bien, chacun faisait des trucs différents: Tim travaillait
avec David Gray, The Christians étaient toujours en activité,
donc Paul était avec eux et je pense que Tuppy vivait dans une
voiture ou quelque chose comme ça, et donc, il n’était pas
très accessible… Tout a commencé à tomber en morceaux,
parce que nous ne vivions pas dans la même partie du monde, nous
étions dans le même pays, mais c’est à peu près
tout…
Les dernières
nouvelles que nous ayons eu de toi, c’était avec cet album, Happiness
and other Crimes…
OK. C’était
juste une série de maquettes que j’avais faites et quelqu’un qui
prétendait être un fan les a sorties. A l’époque,
j’étais prof, donc je m’en foutais un peu, je ne pensais pas à
long terme… Ces demos n’ont pas été enregistrées
dans un autre but que d’être ce qu’elles sont… pour être franc,
honnêtement, sans que ça ait rien à voir avec les
gens qui ont joué dessus ou quoi que ce soit de ce genre, maintenant,
avec le recul, je regrette de les avoir laissé sortir. Mais à
ce moment-là je pensais "Ce n’est plus mon métier,
je suis prof".
Donc,
tu n’as pas joué en public depuis longtemps?
J’ai rejoué
pour la première fois devant quelqu’un chez Peer Music, il y a
quelques jours. Il y avait ce superbe piano et j’ai joué devant
six personnes. C’était la première fois que je rejouais
devant quelqu’un depuis environ huit ans… Et je peux te dire un truc :
j’étais sacrément nerveux !
Parle-nous
de ton garage…
Pour des
raisons purement préventives, je dois préciser que le garage
n’est absolument pas près de ma maison, c’est un petit garage que
nous avons acheté très loin de chez nous, en fait il n’est
même pas à Newcastle… J’ai réappris à enregistrer,
parce qu’aujourd’hui nous sommes dans cette magnifique ère digitale…
A mes débuts, quand j’ai commencé à enregistrer,
tout particulièrement Three months et Jolie, et bien…
Les albums, même les moins chers, coûtaient le prix d’un pavillon…
Maintenant tu peux avoir un magnétophone numérique, un micro
de qualité et tu fonces. Je trouve ça fantastique. En fait,
ça veut dire qu’il y a plus de qualité et aussi plus de
musique qui se fait.
Sais-tu
combien de chansons tu as écrites ou enregistrées?
Beaucoup.
Avant que je décide de me lancer dans ce projet avec Thomas, j’ai
bien dû en mettre une centaine en boîte… L’écriture
de chansons est juste un métier comme un autre, c’est comme être
tailleur de pierre, tu vois, tu apprends ton métier et tu t’améliores
sans cesse, tu dois pratiquer. Alors je pratiquais, c’est comme ça
que ça marche.
Regrettes-tu
de ne pas vivre dans les années 60, où l’on pouvait sortir
un album tous les six mois, puisque tu écris autant de chansons?
Oui, mais
le problème… Si tu m’avais posé cette question il y a dix
ans ou plus, j’aurais probablement répondu oui. Mais maintenant,
je dirais non, parce que probablement 80 ou 90 pour cent de ces chansons
ne devraient de toutes façons pas se retrouver sur des albums,
elles ne sont pas assez bonnes… Ce sont juste des exercices.
Et soudain,
sorti de nulle part, un français était au téléphone…
Oui, Thomas,
que je ne connaissais pas à ce moment-là et dont je ne connaissais
pas la musique, m’a appelé à Noël 2001 (2002?) et m’a
dit, en gros : "Aimerais-tu être sur mon album?".
Il m’a dit qu’il était un de mes fans, qu’il connaissait ma musique
depuis longtemps, il avait l’air vraiment sympathique au téléphone.
Je n’en ai rien pensé de spécial parce que ce n’était
pas la première fois que des gens m’envoyaient des trucs et… Quoiqu’il
en soit, ce CD est arrivé le vendredi soir, j’étais avec
un copain à la maison, ma famille était partie, nous nous
sommes assis et nous avons écouté cet album et j’ai été
émerveillé. J’ai pensé "c’est fantastique",
et bien sûr le lendemain j’ai accepté de faire la chanson,
nous l’avons enregistrée dans le garage, en gros j’ai écrit
le texte le matin, nous l’avons enregistrée à l’heure du
déjeuner et puis nous avons regardé le foot dans l’après-midi !
C’était super, une belle journée. Ensuite je l’ai renvoyée
à Thomas en lui disant tout le bien que je pensais de son album,
je le pense toujours, et qu’il avait quelque chose de spécial,
et j’ai pensé, bon, ça pourrait vraiment donner quelque
chose, j’ai envie de prendre tout ça au sérieux de nouveau.
En fait, il y avait quelques personnes qui commençaient à
m’envoyer de mails du genre "sors de ton trou, mon gars, fais quelque
chose, le moment est venu pour un nouvel album de Pritchard". Alors
je lui ai envoyé un mail… C’est une affaire de mails, j’ai écris
à Thomas, en lui disant que sa musique était fantastique
et "est-ce que ça t’intéresserais de faire quelque
chose…" et je n’ai eu aucune réponse! Et je me suis dit, "Oh
bon, c’est évident que ça ne l’intéresse pas, c’est
vraiment dommage"… Alors je lui ai renvoyé un email, mais
en fait, il n’avait jamais reçu le précédent et il
était vraiment partant pour faire quelque chose! Alors ce qu’on
a fait, c’est que j’ai décidé d’une perspective : l’album
devrait être une réminiscence de Paris, des lieux où
j’ai vécu, autour de Paris et des impressions… C’est un point de
vue très impressionniste… Alors je lui ai envoyé ce que
j’appelle des croquis, qu’il réorganisait et il a fait un travail
de production formidable. Mais ce qui s’est passé, en fait, c’est
que nous avions fait environ huit chansons ensemble simplement en nous
envoyant des MP3s, ce qui fait que jusqu’à il y a environ deux
mois, garde à l’esprit que tout ça nous a pris deux ans,
non seulement nous n’avions jamais joué ensemble dans la même
pièce, mais nous n’avions jamais joué dans le même
pays! C’était bizarre, parce que tout d’un coup, nous nous sommes
rencontrés et nous l’avons fait.
Quel a
été le tournant, le moment où tu t’es dit : "Je
ne fais pas seulement ça pour le plaisir"?
Le tournant,
pour moi, est venu très graduellement, mais c’est devenu évident
après que nous ayons eu fait deux ou trois chansons. Je me suis
dit, "Ces chansons sont trop bonnes pour être simplement destinées
à ce que j’appelle ‘un public d’une personne’", ce qui s’applique
en fait à tous les trucs que j’ai faits et que je ne veux pas voir
publiés. Tout à coup je me suis dit, "Non, c’est bon,
c’est vraiment bon". Et c’est là que tout a commencé.
Thomas continuait de produire des versions formidables de chansons que
je lui avais envoyées, des versions absolument géniales,
et donc nous avons tout simplement réalisé entre nous à
ce moment là, que la chose la plus naturelle à faire à
ce stade, c’était que je vienne à Paris rencontrer l’homme
qui avait fait toutes ces chansons et que je n’avais même pas encore
vu. Je veux dire, je n’aurais pas pu le reconnaître au milieu de
la foule, je ne savais pas qui c’était… Alors j’ai pris la décision
de venir à Paris, ma femme m’a dit "oui, bonne idée",
elle m’a vraiment soutenu. Je ne savais pas à quoi m’attendre,
donc en fait je suis venu, un été, il y a deux ans, ou l’année
dernière, je ne me souviens plus… quoi qu’il en soit, nous nous
sommes rencontrés et ça a immédiatement collé
entre nous, parce que nous sommes très différents, nous
ne nous ressemblons pas mais nous nous complétons. J’ai dit des
trucs comme "Tu es très bon, Thomas"… Donc, en tout cas,
j’ai passé plusieurs jours à voir beaucoup de gens que je
n’avais pas vus depuis des années, nous avons passé des
moments riches en événement, avec Daniel Darc par exemple,
dans le cimetière… J’ai réalisé qu'on pouvait toujours
avoir confiance en Daniel, qu’il était en forme et il m’a parlé
du fait qu’il faisait lui aussi un album. Et, petit à petit, nous
nous sommes décidés "OK, allons voir des gens",
nous n’avions pas de manager, rien, en fait, Thomas a tout fait… Quand
je suis revenu, la fois suivante, j’ai eu des rendez-vous avec beaucoup
de labels différents et le choix s’est réduit, jusqu’à
ce que nous finissions par signer avec AZ et Peer.
Avais-tu
peur de revenir dans cet univers?
Non, pas
du tout, parce que je suis plus vieux et plus sage, et je pense tout simplement
que cet album mérite une sortie sur une major, vraiment. Ironiquement,
c’est la première fois, bien que mes disques aient toujours été
en licence dans des majors… je n’avais en fait jamais été
sur une major auparavant, et donc, c’est un apprentissage pour moi aussi.
Comment
est venue la décision de chanter en français et en anglais?
Parce qu’il
s’agit de Paris, c’était une des conditions… j’ai dit à
Thomas tout de suite "ça serait super si nous faisions aussi
des versions françaises des chansons, en plus des anglaises".
Thomas était pour à 100%. Alors nous avons trouvé
un auteur réputé, Stan Cuesta, qui a lui aussi commencé
à apporter sa contribution au projet. Nous sommes devenus les "Trois
Amigos" : il envoyait des textes, qu’il chantait sur les versions
anglaises et ces textes devenaient meilleurs jusqu’à ce que, finalement,
je pense, deux des chansons les plus fortes de l’album soient en français
… C’était très naturel, tout a été une progression
naturelle, spontanée, rien n’était planifié. C’était
planifié dans une certaine mesure, mais tout s’est vraiment bien
passé, tout collait.
Tu es
venu enregistrer à Paris, parle-nous de l’enregistrement?
Thomas, comme
certaines personnes avec qui j’ai travaillé dans le passé,
comme Broudie ou Daho, est formidable en studio. Il est organisé,
il a énormément de savoir-vivre, il te met à l’aise.
Et donc, avant tout, ça a été un processus très
naturel: j’ai enregistré les voix de 19 titres en dix jours, donc
c’était plutôt intense. Mais le truc super, c’est que sur
cet album, quelqu’un m’a enfin laissé jouer de la guitare, ce qui
est génial! Personne ne m’avait jamais fait confiance et laissé
prendre une guitare et le faire! Je devenais parano, je disais: "Est-ce
que cette partie est vraiment assez bonne? Vous allez l’effacer dès
que j’aurai le dos tourné, n’est-ce pas?" mais non, ce qui
est super, à mon avis. Thomas m’a dit "C’est ton album, ta
contribution est quelque chose de très personnel". Alors j’ai
joué de la guitare, et aussi du piano électrique. La plupart
des parties de piano ont été jouées par Thomas, qui
a fait du super boulot, mais il y a certains trucs un peu bizarres qui
sont de moi, dans l’inimitable style Pritchard.
Il sonne
de façon très différente de tes disques précédents
Oui, on ne
peut pas ignorer que c’est Thomas et moi. Thomas a joué un rôle
très important. Comme je savais qu’il avait du talent, je lui ai
simplement dit… en fait je lui ai donné carte blanche pour
faire ce qu’il voulait, parce que j’avais confiance en lui. Et à
chaque fois, dix fois sur dix, il dépassait tout ce que je voulais.
Une partie du problème est que j’étais tellement fatigué
de la pop à guitare que je voulais vraiment m’éloigner de
ça. C’est toujours de la pop, il y a toujours des guitares, mais
c’est différent, c’est comme un nouveau Bill Pritchard, le nouveau
vieux Bill Pritchard… C’est un nouveau départ.
Qu’as-tu
écouté pendant tes années d’enseignement?
J’ai toujours
écouté énormément de musique. Je revenais
à mes racines, j’écoutais beaucoup de Captain Beefheart.
Trout Mask Replica est pour moi une œuvre d’art, une œuvre de génie.
J’écoutais encore des trucs français. J’ai commencé
à écouter de la musique marocaine pour une raison ou pour
une autre, c’est quelque chose qui m’intéresse vraiment. Je pense
que je suis revenu à une sorte de seconde enfance, j’ai commence
à acheter des albums obscurs des Move et à écouter
The Idle Race, tu vois, de nouveau, ce que je n’avais pas fait depuis
des années. J’ai même récupéré des albums
du Pink Floyd du tout début et je les ai écoutés,
quelque chose que je n’avais pas fait depuis... La différence,
c’est que je n’avais pas accès à beaucoup de musique française,
parce que j’étais en Angleterre, où tu ne peux pas en trouver.
Pourtant, quand le grand amazon.com est arrivé, j’ai pu, par exemple,
acheter le greatest hits d’Etienne Daho, formidable, sur internet.
Donc, essentiellement, c’est vers tout ça que je suis revenu, les
débuts, le retour à l’essentiel, ce que j’écoutais
autrefois.
Maintenant
que l’album est presque terminé, qu’en penses-tu et quels souvenirs
vas-tu garder?
J’ai vraiment
apprécié chaque petit moment de son enregistrement. Nous
formons une équipe très forte et nous nous connaissons très
bien, tous, en fait je suis très impatient que cet album sorte.
Parce que j’en suis vraiment très fier.
Quelle
va être la prochaine étape?
Et bien,
ce qui se passe maintenant c’est que je dois bien évidemment retourner
en Angleterre. En ce moment nous discutons de… la pochette. L’étape
suivante sera je présume de relancer Monsieur Pritchard, et on
verra après. Ce qui est sûr, c’est que Thomas va venir chez
moi et que nous allons répéter à deux, et ensuite
ouvrir le groupe à d’autres musiciens quand nous en aurons besoin,
et donc nous allons donner des concerts, c’est sûr.
Est-ce
que cette idée te plaît?
Complètement.
Je suis vraiment content que Thomas ait accepté de monter sur scène
avec moi, parce que je ne pourrais pas… Je ne peux pas faire seul tout
ce qu’il peut faire. Moi, je me contenterai de chanter et de raconter
des conneries.
Maintenant
que tu es de retour dans le business, que voudrais-tu obtenir réaliser?
Fondamentalement,
je veux vendre, je veux fourguer autant d’exemplaires que possible de
cet album dans le plus grand nombre de pays! Parce que je suis de tout
cœur derrière ce disque et que je le soutiens.
Pour le
futur?
En musique?
Et bien, j’ai déjà écrit le prochain, si on en arrive
là… Il est déjà écrit et tout est dans le
garage, qui comme je l’ai dit ne se trouve pas près de ma maison,
mais en fait dans un autre comté! C’est l’étape suivante
logique, n’est-ce pas?
De quoi
parlera-t-il, après Paris?
Il faudra
attendre pour le savoir! C’est une autre interview, Stan… Oops (rires)
Mais tu
as aussi écrit celui d’après et celui d’encore après…
Ils sont
tous écrits, oui.
Tu peux
tenir plusieurs années.
Oui, je pourrais,
comme quelqu’un l’a déjà dit : "C’est seulement
mon premier come-back"! Peut-être que ce pourrait être
le premier et le dernier, ça pourrait s’arrêter là.
Si ça
ne marche pas? Qu’est-ce que tu en penserais, tu recommencerais à
enseigner?
C’est
la vie. Mais je ne vois pas pourquoi ça ne marcherait pas.
C’est le bon moment, je pense. Je ne suis pas en train d’être arrogant
mais les choses se mettent en place, tout simplement. Si ça ne
marche pas, alors oui, je suis plutôt heureux d’être prof…
Pas de problème !
(c) 2005 AZ / Universal - Interview reproduite avec l'aimable autorisation
de Universal Music
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